Vendredi 12 octobre 2012
Consigne: écrire des instants minuscules à la manière de Philippe Delerm
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Train à vapeur |
La pancarte et la fiancée
On sait bien que, quand on est amoureux on fait
n’importe quoi, surtout à 15 ans.
On attend sa dulcinée. On sait qu’elle va arriver
vers 17h et qu’après on va se balader en la raccompagnant chez elle mais en
prenant le chemin le plus long.
Quand on arrive sur le lieu où elle est, normalement
là on la cherche du regard, si on ne la voit pas tout de suite, c’est la
panique et on tourne la tête à gauche, à droite. On regarde sa montre,
peut-être qu’elle ne marche pas, qu’elle est en panne. On tapote dessus.
Si ! La trotteuse fonctionne.
Alors qu’est-ce qui se passe ? le bus ? En
retard ou il était en avance et elle est déjà partie sans nous attendre ?
Pas possible.
On avance doucement sans savoir où aller et tout à
coup un bruit de gros moteur. C’est le bus qui arrive derrière mais on se
retourne tout content et on ne se rappelle plus qu’il y a un superbe panneau en
béton et quand il nous arrive dans la tête, le son du choc fait qu’on n'entend
plus le bruit du moteur ni celui de l’être attendu. On a l’air tout simplement
con, surtout que ce n’était pas le bon bus !
(Chritian Duvoy)
Le réveil sonne
Le réveil sonne. On l’éteint violemment. On enfile
les pantoufles au radar. Bon sang ! Où est passé le pied gauche ?. On
s’enroule dans la robe de chambre qui traîne parterre. On renverse du déca à coté de la tasse, sur la robe de chambre
puis on se pose sur le coin du canapé avec déjà la clope au bec. Ah ! La
première bouffée qui nous fait nous arrondir et replonger au fond de la robe de
chambre en tournant la cuillère dans la tasse. Merde ! On n’a pas mis le
sucre ! On la tète cette première clope avec des gorgées de déca
intercalées. Elle est déjà finie.
Bon, on en allume une autre ou on file à la salle de
bain en s’interdisant de réfléchir ?
On abandonne la chaleur du lit sur le canapé en même
temps qu’on sort de la robe de chambre en se disant :
Pourquoi si tôt ?
(Brigitte)
Un jour ordinaire qui commence
Un rayon de soleil pénètre la chambre qui s’envahit
de bien-être. On se perd en songes quand soudain : « Chéri, le petit
déjeuner est prêt. J’ai été acheté des croissants. »
-
Merci amour, tu peux me passer ma rocbe de chambre. Je vais te
conduire à ton travail si tu veux. C’est sur ma route.
-
Merci. C’est sympa. Et ce soir comment je rentre ?
-
Je viendrai te chercher.
On est si
bien quand la journée commence si bien. Comment décrire ces moments
ordinaires ? On ne demande rien et même le patron vous ouvre la porte en
entrant au bureau… Quand soudain on entend une sonnerie qui nous ramène à une
réalité un peu moins plaisante.
Après
tout, on est quand même pas si mal quand on prépare le petit déjeuner pour tout
le monde.
(Didier L.)
Marseille-Ajaccio
On s’amusait bien avec mes cousins durant la
traversée Marseille-Ajaccio quand on était petit. On ne dormait pas de la nuit.
On explorait le bateau dans tous ses recoins. On passait des heures à jouer aux
jeux vidéo.
On tapait aux portes des chambres des autres
passagers pour les réveiller. On versait de la soupe de notre grand-mère dans
les toilettes et dans les couloirs pour faire croire que c’était du vomis…
On rigolait bien à cette époque.
(Florent C.)
Les flyers
Lorsqu’on marche au centre ville c’est parfois qu’on
a quelque chose de précis à y faire. Un rendez-vous avec un ami qu’on n’a pas
vu depuis longtemps, ou chez le médecin ou des courses à faire dans ce si joli
magasin. Parfois, on n’a pas d’objectif précis et on sort juste pour prendre un
peu l’air. On a passé la journée enfermé, sur l’ordinateur et on se dit qu’un
peu d’animation ferait du bien. Mais on sort rarement dans l’intention de
collecter des programmes culturels.
Le flyer ou autre plaquette colorée se présente à
l’improviste. Il surgit à la hauteur du comptoir d’un café. Il est exposé sur
un présentoir de boutique pour attirer le chaland. Il surgit parfois d’endroits
parfois improbable : boulangerie, boucherie, camion à pizza. Ses couleurs
vives attirent l’œil. On se laisse tenter. On aura bien un moment pour aller au
spectacle. Ou alors on est très disponible. On fait la razzia. On les prend
tous. Même ceux des autres départements. On sait jamais. On ira peut-être.
Les flyers viendront donc s’entasser au fond du sac.
On aura bien un moment pour les consulter. Voir ce qui est vraiment intéressant.
On en prend d’autres au cas où.
Puis on jette le tout quand le sac à main déborde.
(Zoeffine)
Le voyage dans le train des vacances
À la période des vacances, on prenait le train pour
aller voir la famille. Un train à vapeur ou parfois un des premiers trains
électriques. On cherchait le bon wagon
puis on trouvait le bon compartiment avec ses deux banquettes faites de quatre
sièges et trois accoudoirs. Une cloison épaisse séparait cet espace vital du
compartiment suivant. Aussi on s’appropriait son nouvel habitat, sa nouvelle
caravane.
Les premiers bonjours étaient timides, les premiers
pas pour trouver sa place sous une photo en noir et blanc d’un paysage bien
français étaient précautionneux et puis on s’asseyait. Chacun jaugeait et
jugeait probablement ses nouveaux voisins. On attrapait le rictus d’un d’eux mais
dès qu’il tournait la tête on en faisait de même en donnant l’impression de
n’être intéressé que par les photos ou le contenu d’un cendrier. Surtout ne pas
sembler être trop curieux ou pire voyeur.
Au
bout d’une vingtaine de minutes une première conversation commençait
généralement sur le temps ou le paysage ou la fenêtre entre-ouverte qui
laissait passer un peu trop de fumée. Des phrases sages et polies jusqu’au
moment du casse-croûte. Là, une personne sortait de son sac le pain, le vin (si
c’était un homme) et le sauciflard ainsi qu’un Opinel de bonne taille.
Premières bouchées suivies des premières offres aux voisins : « Vous prendrez
bien un peu de saucisson. C’est du pur porc, vous savez. »
Premiers sourires, premiers refus de politesse, un
autre panier était ouvert par la mère près du couloir. Elle aussi offrait un
bon sandwich d’abord à son enfant qui regardait les pilonnes et les vaches
défiler à travers la vitre plus ou moins tachée puis aux colocataires
temporaires. Premières blagues, premiers éclats de rire, premiers rappels à
l’ordre sous la forme de coups de sifflets.
La locomotive 241 P 35 ralentissait et s’arrêtait à
la gare. Des passagers aux valises lourdes descendaient et l’on entendait
divers « dépêche-toi ». La tension de ces vagues montantes et descendantes
contrastait avec le ton désormais rigolard envahissant le compartiment. Au son
du sifflet du départ, l’enfant qui avait un besoin pressant pouvait enfin aller
aux toilettes – l’interdiction était passée – et pendant qu’il s’était éclipsé
des bouquets de compliments sur cet enfant « bien sage » étaient envoyés à la
maman.
Trois heures de partage dans cette ambiance
chaleureuse avaient détendu les zygomatiques avant les pressés « dépêche-toi »
de la fin de son voyage.
(Rolland Pauzin avant qu’il ne lise la
version de Philippe Delerm qui contient pas mal de détails très similaires tel
l’Opinel, le saucisson, les photos en noir et blancs, les regards … mais je
pardonne P. Delerm pour son plagiat par anticipation. Ah ! si Rolland avait
siroté la première gorgée de bière de Philippe plus tôt, il n’y aurait pas eu
de « copiste » dans cet atelier !)
___________
Texte lu avant de faire l'exercice : L'inhalation de
Philippe Delerm (un des 34 textes de la première gorgée et les plaisirs
minuscules)
L'inhalation
Ah! Les
petites maladies de l'enfance vous laissent quelques jours de convalescence, à
lire au lit des Bugs Bunny! Hélas, quand on vieillit, les plaisirs de la maladie
deviennent rares. Il y a le grog, bien sûr. Prendre un bon grog corsé tout en
se faisant plaindre est un moment précieux. Mais plus subtile peut-être est la
volupté de l'inhalation.
On ne s'y
résout pas tout de suite. De loin, l'inhalation paraît amère, vaguement
vénéneuse. On l'assimile aux gargarismes, qui laissent dans la bouche un goût
fade et cuivré. Mais après tout, on est si mal, la tête lourde et prise. On a
soudain l'impression qu'un peu de mieux viendra de la cuisine. Oui, près du
fourneau, de l'évier, du réfrigérateur, une espèce de simplicité fonctionnelle
peut vous soulager. Le flacon de Fumigalène est là, sur l'étagère, à côté des
sachets de tilleul et de thé. Sur l'étiquette, un profil démodé happe avec
délice une volute de fumée blanc neige. C'est cela qui décide: cette impression
de renouer avec un rituel démodé.
On fait
chauffer de l'eau. Autrefois, on avait un inhalateur en plastique dont les deux
parties se déboîtaient toujours et qui laissait des cernes sous les yeux. En
éloignant un peu son livre, on pouvait même lire. Mais maintenant, on a perdu
cet appareil, et c'est encore mieux. Il suffit de verser l'eau bouillante dans
un bol, d'y ajouter une cuillère de ce liquide doré, translucide, qui aussitôt
versé diffuse un nuage verdâtre, pois cassé. On se couvre la tête d'une
serviette-éponge. Voilà. Le voyage commence, et l'on est englouti. De
l'extérieur, on a toutes les apparences de quelqu'un qui se soigne sainement,
avec une énergie mécanique et docile. En dessous, c'est autre chose. Une sorte
de ramollissement cérébral gagne, et on plonge bientôt dans une moiteur
confuse. La sueur monte aux tempes. Mais c'est à l'intérieur que tout se joue.
Une respiration régulière, profonde, apparemment vouée à la libération
méthodique des sinus, initie au pouvoir du Fumigalène pervers. Parfaitement
immobile, on erre délicieusement avec des gestes d'une ampleur amphibienne dans
la jungle pâle du poison vert tendre. L'eau vient de la fumée, la fumée vient
de l'eau. On se dilate dans l'évanescence, et bientôt la torpeur. Tout près,
très loin, des bruits de repas préparé viennent d'un monde simple. Mais immergé
dans la vapeur des fièvres intérieures, on ne veut plus lever le voile.
(La première gorgée et les plaisirs minuscules de
Philippe Delerm)
Voilà le texte de P. Delerm sur le vieux train.
Texte qui n'avait pas été lu dans l'atelier mais Rolland Pauzin, sans connaître
ce texte, a écrit une version très ressemblante. Comme quoi ces instants ou
plaisirs étaient bien partagés par de nombreuses personnes.
Dans un vieux train
Pas dans
le T.G.V., non! Ni dans le turbotrain, ni même dans un train corail. Mais dans
un de ces vieux trains kaki qui sentent les années soixante. On s'attendait à
l'asepsie fonctionnelle d'un wagon tout en longueur, à l'ouverture automatique
d'une porte coulissante. Mais sur cette ligne familière, c'est bien un vieux
train d'autrefois qu'on a remis en service ce jour-là. Pourquoi? On ne le saura
pas.
On avance
dans le couloir. Le premier geste qui change tout, c'est de tirer la porte du
compartiment. Dans une bouffée de chaleur électrique et molle, on accède par
effraction à une intimité plus ou moins vautrée, plus ou moins distante: on
vous toise de bas en haut. Foin de l'anonymat des wagons monolithiques! Ne pas
saluer, ne pas s'enquérir de la possibilité de prendre place relèverait de la
barbarie. Il y faut même une sorte d’inquiétude chagrine qui fait partie du
rite. C'est le sésame. Ayant requis l'honneur de s'intégrer au salon familial,
on y est accepté par un assentiment qui tient du borborygme.
Dès lors,
on peut se caler coin-couloir et déplier les jambes. Le regard de chaque
passager obéit à une petite gymnastique instinctive et complexe: pause possible
sur le sol noir caoutchouté, entre les pieds des occupants; pause prolongée
bienvenue juste au-dessus des visages. Les positions intermédiaires – les plus
intéressantes pourtant – sont à effectuer furtivement. Mais nul n'est dupe:
l'acuité de l'œil dément alors la pudeur de sa course. Une échappée vers le
paysage semble de bon aloi, avec étape sur les cendriers plombés gravés
S.N.C.F. Mais c'est en haut, près du miroir clouté, que l'œil revient se poser
à son aise. Dans un petit cadre métallique, le cliché noir et blanc de
Moustiers-Sainte-Marie (Hautes-Alpes) ne suscite pourtant aucun désir
d'évasion. Il éveille davantage une vie ancienne, propre aux usages
compartimentaux, aux casse-croûte. On y respire presque une odeur de saucisson
coupé à l'Opinel, on y pressent le déploiement de la serviette à carreaux
rouges. On se replonge dans l’époque où le voyage était évènement, où l'on vous
attendait sur le quai de la gare avec des questions protocolaires:
– Non,
j'étais bien. Coin-couloir, un jeune couple, deux militaires, un vieux monsieur
qui est descendu aux Aubrais.
(La première gorgée de bière et les plaisirs minuscules de
Philippe Delerm)
Photo: Train à vapeur des années 1950-1960